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Un voyage est une vie dans la vie
Le voyage "lent" ou voyage "doux", au contraire de certaines pratiques actuelles du tourisme, est une invitation à sortir de soi, caractérisée par la lenteur, la conscience et la sensualité.
Ce carnet aborde l’idée du voyage, du tourisme et de la villégiature en résidence secondaire dans l’esprit recadrage à la base de la dissociation qui permet de voir la réalité « à nouveau ». Outre la satisfaction de la curiosité ou l’intérêt du monde et des choses, le voyage est recadrage dans un contexte de dissociation qui stimule un intérêt ou une émotion.
Dissocié signifie regarder d’un point de vue autre que celui de ses propres yeux, et le voyageur aux yeux d’un « Persan à Paris » a ce « regard étranger », dont Montesquieu donne un des premiers exemples éloquents, au XVIIe siècle, alors que le goût des voyages devient à la mode. Le recadrage sort la réalité de la vision habituelle dans laquelle nous sommes associés. Observer en étant dissocié, sert à être plus réceptif.
Voir une situation ou une chose sous un autre angle permet de considérer le même objet selon d'autres critères, donc à recadrer les situations les comprendre différemment et y répondre autrement. Changer le point de vue d'un événement lui donne une signification très différente. Dans le voyage, c’est l’effet de nouveauté qui suscite une perception dissociée chez le spectateur et ravive la réflexion, procure du recul dans la compréhension des choses ou développe le sentiment poétique.
Voyageur ou touriste ?
Le point de vue de ce carnet n’oppose pas le voyageur et le touriste, tant il est possible que l’un emprunte à l’autre des caractéristiques essentielles. Il s’agit pour les deux de privilégier une modération du mécanisme économique effréné de l’activité touristique, effet de surproduction consumériste standardisée. Et actuellement, plus que la découverte d’autres cultures et d’autres savoir-faire ancestraux, artisanaux ou exotiques, il s’agit de se découvrir soi-même, de vivre des expériences et des émotions qui stimulent l'observation personnelle et la joie de vivre.
Mais d’abord d’où vient ce mot de touriste ? Dès le XVIe siècle, le Grand Tour, était à l'origine un long voyage d'éducation destiné à parfaire l’éducation et élever les centres d'intérêt de jeunes hommes, juste après, ou pendant leurs études. Le Grand tour, ainsi écrit en anglais est aussi appelé Junkerfahrt ou Cavaliertour dans les pays germanophones. Aux XVIIIe et XIXe siècles, le Grand Tour est l'apanage des écrivains et amateurs d'art. Les étapes à Venise, Florence, Rome et Naples étant réputées fameuses. De ce Grand tour dérive le terme de touriste. Il reste encore de cette pratique l’idée actuelle du voyage d’étude chère à nos étudiants.
Le « touriste », qui était un authentique voyageur à l’époque, veut le rester encore aujourd’hui. En témoignent les catalogues actuels des agences de voyage dont la tendance est de de proposer plutôt des « expériences » que des destinations. N’importe quel touriste peut être, à des degrés divers, un voyageur. Même si le touriste actuel, fuyant et méprisant ses semblables se méprise lui-même.
Slow travel
Le voyage "doux" ou « lent » est une invitation à sortir de soi, caractérisée par la lenteur, la conscience et la sensualité, émergence d'une nouvelle tendance qui prône un rythme aux antipodes des visites guidées expéditives et s'opposer aux clichés du tourisme actuel.
Adieu hôtels de luxe ou auberges de jeunesse peuplées de backpackers qui n'ont d'aventurier que l'apparence, le tourisme doux mise plutôt sur une guest house, à l'écart des grandes artères avec l'objectif d’y rester quelques jours ou semaines, à observer les habitudes de la maison, en prenant le temps d'aller d'un endroit à l'autre sans s'adonner à une course effrénée contre la montre, sans surcharger son planning de sorties en tout genre et autres activités typiques, en privilégiant l'improvisation qui permet aussi d'économiser et de se débrouiller par soi-même, de sortir des sentiers battus pour de vrai, et d'avoir l'occasion de se vous retrouver un peu seul avec ses pensées. Tout le but d'un voyage, en réalité
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A pied ou en avion ?
Idéalement l’avion convient peu au slow travel. Quoiqu’il s’agit plutôt d’un état d’esprit que des moyens de transport. On ne peut aller à pied à l’autre bout du monde, mais une fois qu’on y est parvenu, le moyen le plus lent est privilégié pour se déplacer sur de petites distances, et, pour arpenter nature et villages, ruelles ou boulevards, mieux vaut ne pas être pressé. Voyager lentement est un art exigeant, car en voyage, on a tendance à vouloir découvrir un maximum de lieux, pour dire qu'on y était, pour optimiser son déplacement car on n'aura peut-être pas l'occasion de s'y rendre à nouveau. De plus, voyager loin nécessite un temps de déplacement important, et il convient de distinguer la vitesse pour atteindre une destination de la lenteur nécessaire à la découvrir.
Le voyage, une vie dans la vie, envers du réel, réalité à double face
Plus qu’un morceau de vie, le voyage peut être compris comme une vie dans la vie. Comme l’existence humaine, le voyage a une conception, un début, et une fin. Comme la vie, il se déroule dans le temps sans aucun retour temporel possible. Mais alors que l’on ne peut vivre qu’une seule vie, le voyage peut être renouvelé, repris ou non sous une autre forme, différemment ou ailleurs. On peut rater sa vie comme rater un voyage, mais alors que l’on n’a pas plusieurs vies, il est possible de refaire des voyages.
Dans un voyage comme dans une vie, le réel perturbe, sans toujours tout faire rater mais rendre imparfait. Dans ses livres aux titres éloquents, « Le voyage était presque parfait » et « L’idiot du voyage », Jean-Didier Urbain décrit cet « envers du réel » qui fait du voyage moderne une « réalité à double face » du voyageur-consommateur d’expériences à la fois uniques et minutieusement préparées pour les masses par des professionnels. Les aspirations qui nourrissent le rêve du voyageur contribuent à « déréaliser » le voyageur qui fonde son projet – comme celui de sa vie - sur un imaginaire de perfection. Reste que le risque du scénario catastrophe peut faire rater le tout ou au moins une partie. Les nouvelles formes de tourisme alternatif n’échappent pas, bien au contraire, à ce désir de perfection ni à l’ambivalence entre sécurité et aventure, individualisme et appui sur le groupe, pseudo-ouverture à l’altérité et profond narcissisme.
Le projet d’un voyage est comme celui d’une vie. Ne compare-t-on pas souvent la vie à un voyage ? Sauf qu’on n’a qu’une seule vie et que la vie est un voyage unique. Il nous reste alors les voyages, petites vies dans notre vie, mais que nous pouvons recommencer à plusieurs occasions. Et si l’on ne peut pas refaire sa vie depuis le début, on peut à chaque fois repartir en voyage.
L’imaginaire de quête de paradis joint au le risque de catastrophe est un mythe dont les références littéraires courent d’Homère, à Alexandre Dumas, Flaubert, Defoë, Christophe Colomb, Jules Verne et les voyageurs d’Ulysse à Robinson Crusoë, Candide, Don Quichotte, ou Tartarin de Tarascon. Qui représentent chacun à leur façon les mythes du voyage, métaphore de la vie.
De l’itinérance à la station, « resort » d’un autre ressort
A l’inverse du tourisme itinérant, se pose sans s’y opposer le tourisme stationnaire des «stations touristiques», souvent qualifiées d'un adjectif précisant leur spécificité : station thermale ou balnéaire. Le synonyme en anglais de « resort » se rapporte également à des espaces spécialisés (health resort, beach resort, etc.) a pour étymologie l’ancien mot français « ressort », retraite, refuge. Le sens de ressortir est sortir et vient de re-, et du latin sortiri, obtenir. Ressortir est proprement obtenir de nouveau, de là prendre refuge, recours ; de là enfin le sens de recourir, d’être du ressort d’une autre juridiction (Dictionnaire Littré).
La résidence secondaire, villégiature
La villégiature dans une deuxième résidence personnelle ajoute à cette notion de second logement celle d’un petit paradis, jardin secret, où se loge dans un petit univers préservé le meilleur du monde habituel : repos, nature, amitiés, sensualité ou la gaieté, rêves cachés, et également un lieu de souvenirs et d’éternité pour les moments de bonheur en famille ou entre amis. Un véritable «resort» ou l’existence, les activités et les sentiments sont d’un autre ressort.
Comme pour le voyage, le «nouveau cadre» d’une résidence secondaire favorise une compréhension sous un autre angle selon d'autres critères et donc permet de recadrer les situations et de les comprendre différemment et y répondre autrement. Changer le point de vue donne une signification très différente. Comme le voyage, la résidence secondaire, même stationnaire nécessite un déplacement et crée le nouveau cadre d’une perception dissociée.
La villégiature ajoute à cette notion de second logement celle d’un petit paradis, jardin secret, où se loge dans un petit univers préservé le meilleur du monde habituel : repos, nature, amitiés, sensualité, gaieté, rêves cachés, sanctuaire de souvenirs et d’éternité des moments de bonheur en famille ou entre amis. Un véritable «resort» ou l’existence, les activités et les sentiments sont d’un autre ressort.
Les résidences secondaires peuvent être en ville comme à la campagne, à la mer ou à la montagne, dans son propre pays ou à l’étranger. Cependant, le cas des résidences secondaires à la campagne occupe une place prépondérante car elles sont plus nombreuses que les exploitations agricoles. La campagne qui devient un « espace d’innovation, signe des temps et symptôme d’une société en mutation où s’invente un autre modèle de vie ». Cette projection de la culture urbaine dans les campagnes, cette urbanité rurale a plus fait pour l’aménagement du territoire que bien des politiques publiques ….
Isabelle Roussel résume les « Paradis verts désirs de campagne et passions résidentielles » de Jean-Didier Urbain. Il y a d’abord eu la colonisation tapageuse des campagnes par la civilisation des loisirs et des urbains enrichis, triomphe de la société de consommation. Puis les néoruraux post soixanthuitards, des migrants, pas des secondaires, utopiques de retour à la nature, génération de l’anti-ville, contre-culture babacool et écolo, qui apporta un regain d’intérêt pour l’artisanat ainsi que une certaine manière d’habiter, de vivre sa résidence dans l’espace rural sur un mode alternatif. Enfin une troisième génération résidentielle reflète une psychologie de l’habitat qui ne procède ni de la parade, du luxe ou de l’affectation ; ni de la révolte, de la contestation ou de la fuite. Elle n’est ni une urbanité ostentatoire ni une néoruralité nostalgique et fervente mais compose avec ce qui est, trouvant son espace à l’abri de la vie citadine comme de la vie locale. Casanier et nomade à la fois, entre ville et campagne, l’ultraprovincial réalise donc, à son niveau, ce vieux prodige : associer sédentarité et mobilité selon un mouvement qui organise sa vie et dans lequel il habite. Entre cité et ruralité se tissent ainsi bien plus que des flux, des pratiques sociales dessinant de nouveaux territoires. Cette analyse rejoint celle des géographes qui disjoignent le territoire, périmètre géographique enraciné, du territoire vécu qui lui est éclaté, arc-bouté entre local et global. Cette nouvelle campagne ou montagne est le fruit d’une société urbaine dont elle est l’antidote mais non l’anti-ville puisque la campagne devient la ville éclatée et dispersée.
Le nomade urbain
Être touriste chez soi après avoir tenté d’être autochtone chez les autres, se demande l'auteur de L'idiot du voyage. Finalement être partout ailleurs pourrait être l’issue du processus ? La mode récente du sac à dos, emblème du voyageur, qui se substitue dans la vie courante aux serviettes de cuir, sacs à main et autres sacoches est le signe d’un simulacre en passe de devenir un rituel. Le nomade urbain, provisoirement sédentarisé, en quête ambivalente d’une errance simulée, voyage dans son quotidien, détaché des règlements, lois et institutions qu’il voudrait traverser comme des pays visités. Habillé entre l’alpiniste et le campeur, avec walkmann, roller, lunettes teintées et casquette, il se transforme en vagabond solitaire, entre son domicile et son lieu de travail. Ainsi Jean-Didier Urbain note que les signes du voyage imprègnent tous les jours notre vie quotidienne et que les pratiques issues du nomadisme vacancier infiltrent la société sédentaire. Au-delà d’une mode, ces signes peuvent être ceux « slow travel » au travers de notre pays de résidence, notre vécu quotidien, nos institutions et nos aspirations.
Le voyageur du quotidien
Le voyageur cesse-t-il d’exister une fois de retour chez lui ? Dans son épilogue de l’Idiot du voyage, Jean-Didier Urbain se demande si «le voyageur une fois rentré chez lui, en vient à vivre son existence comme une escale technique entre deux «trips». Le voyageur au retour ne pense plus comme avant son départ. D’une part, le voyageur conserve en lui ses souvenirs et expériences de voyage. Il est également un importateur d’influences. Dès qu’un homme a voyagé, son chez lui devient un nouvel ailleurs. L’ailleurs de l’ailleurs. Au retour, le voyage a introduit une distance entre soi et soi. Soi ici et soi là-bas. La conscience dissociée de ces deux états change la perception de la réalité. Une partie du moi observe l’autre partie. Et cette dissociation, comme pour l’activité artistique, donne du recul, éveille l'intérêt, la réflexion et suscite l'émotion. Le tourisme est quotidien. L'oeil du voyageur dans son quotidien prolonge le voyage en amont jusqu’à ses sources, ses motivations initiales, et non seulement concernant les lieux, les objets, la nature et l’environnement mais également les mœurs, les attitudes et, après l'expérience de l'ailleurs, la recherche de vivre la vie que l’on désire. Ce qui est peut-être la destination principale du «slow travel».